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 Le Bourgeois gentilhomme

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manal-a



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Date d'inscription : 09/03/2007

MessageSujet: Le Bourgeois gentilhomme   Lun 12 Mar - 15:50

Le Bourgeois gentilhomme

Pourquoi une nouvelle fois adapter cette oeuvre cent fois traînée sur les planches ? La mise en scène peut-elle véritablement renouveller un texte trop connu, qui souffre de l’image scolaire et ringarde qui finit par accompagner la figure de Molière ?
Mais
pourquoi donc s’obstiner à rejouer Le Bourgeois gentilhomme quatre siècles après sa création ? Y a-t-il encore quelqu’un qui parvienne à lire cette pièce sans que le texte ne lui tombe des mains, sans que tous ces intermèdes-ballets ne le plongent dans un profond ennui ? Car pour ceux qui l’auraient oubliés, Le Bourgeois gentilhomme est une comédie-ballet : on y chante et on y danse. Mais ce qui était un amusement au XVIIe siècle n’en est plus vraiment un ! Prend-on encore du plaisir à regarder ces figures "se tourner, s’escarter, se mesler à l’entour" ? Je ne crois pas. Et cependant, régulièrement, Le Bourgeois gentilhomme est remis en scène. C’est pour les collégiens auxquels on fait étudier la pièce, me dira-t-on, ces pauvres collégiens à qui l’on explique que monsieur Jourdain est un bourgeois ridicule qui veut imiter la noblesse et que la "morale" de Molière (et oui, on en est souvent encore là) est là pour nous rappeler qu’il faut garder son rang. L’expérience du collège est éprouvantable ; mais tout le monde est passé par là et en a de vagues souvenirs. Ils sont vagues, tant mieux.

La divine surprise
La Comédie française, gardienne du théâtre français, antre des trésors classiques de la dramaturgie persiste donc. "1436e représentation", indique-t-elle fièrement sur le programme. Et elle a bien raison. Car quelle merveille que cette mise en scène, quelle divine et insoupçonnée surprise ! Du Jean-Louis Benoit me direz-vous. Certes, mais un metteur en scène ne transforme pas une pièce, il ne fait "que" lui redonner vie. Un bon metteur en scène ne fera jamais d’une pièce médiocre un chef-d’œuvre : une pièce de théâtre est un tout ; elle n’existe que par elle-même.

Richesse et densitéLe Bourgeois gentilhomme n’est pas une pièce mineure de Molière ; et ce n’est pas un hasard si elle est rejouée, encore aujourd’hui. Ecrite en 1670, c’est une pièce tardive ; elle vient après Tartuffe, Don Juan ou Les Précieuses ridicules ; ce n’est donc pas un coup d’essai, loin de là. Si elle apparaît de prime abord bien dépourvue d’aspérités , la mise en scène de J.-L. Benoit nous aide à découvrir rétrospectivement toute sa richesse. Non qu’elle soit cachée comme l’est un bijou dans le double-fond d’un coffret, mais elle est enfouie assez profond pour qu’on n’ait pas la curiosité - et la persévérance - de creuser jusque-là. Le texte de Molière traduit une véritable perfection - n’ayons pas peur des mots - dans certains traitements de scène. L’ensemble de la pièce n’est pas de cette qualité, c’est indéniable. Mais, à titre d’exemple, le couple masculin maître/valet, motif récurrent de la Comedia dell’arte touche ici à son apogée, tant par le rapport réglé entre les deux figures que par la formidable jonglerie verbale, exploitée à merveille par la mise en scène.

Le schéma actantiel de Greimas, repris par Anne Ubersfeld, rend compte ici de l’étonnante dimension de cette comédie. Prenons comme sujet monsieur Jourdain. Son objet est de paraître "homme de qualité", c’est-à-dire gentilhomme. Contre lui se dressent des opposants qui sont sa femme, sa fille Lucile, Nicole, la servante, puis Cléonte et Covielle, respectivement l’amant de Lucile et son valet. Tous trouvent les ambitions du bourgeois ridicules. Dans le camp des adjuvants, on rencontre alors les professeurs de danse et de musique, de philosophie et d’armes, heureux d’avoir trouvé en monsieur Jourdain un mécène généreux malgré son ignorance, et bien sûr Dorante et Dorimène, métonymies de la noblesse. Mais ici, cela se complique, car a fortiori, ces adjuvants sont en même temps des opposants (et les destinataires !). En effet leur désir n’est pas que monsieur Jourdain soit gentilhomme ou du moins paraisse comme tel : ils se moquent de lui, le tournent en ridicule, il n’est qu’"une vache à lait" (II) . Leur objet n’est point le même que celui de monsieur Jourdain : leur objet est l’argent et le plaisir de leur petite personne qu’ils trouvent très grande (I, 1). Et nous abordons là un aspect fondamental, me semble-t-il, de la pièce, à savoir la hiérarchie, et plus exactement les sources du pouvoir. Mais pour en terminer avec le schéma actantiel, le destinateur est ici le regard porté par la société, le jugement fondé sur des valeurs de la société. Et cela a pour fin la reconnaissance sociale, et donc de nouveau le pouvoir au sein de la société. A travers ce schéma, nous apercevons la densité de la structure de la pièce, où le bourgeois est loin d’être l’unique ambitieux .

Jugements et nature
La pièce pose la question des valeurs : où les place-t-on, quelles sont les bases de notre jugement ? Pourquoi est-ce monsieur Jourdain qui est ridicule, et non pas ceux qui le trompent ? J.L Benoit renverse un rapport par trop longtemps accepté docilement et nous donne à voir l’envers du décor ; ou plus exactement, il introduit, par une mise en abyme continuelle de la comédie, la confusion : il n’y a plus d’endroit et d’envers, de normal et d’anormal. Monsieur Jourdain est comme un enfant ; il est naïf - au sens premier -, il vient de naître, il est pur de toute valeur. Qui est son père ? Il ne l’a pas connu mais ne peut accepter d’entendre dire qu’il était marchand. Cette faille généalogique fait de monsieur Jourdain un exclu. Il n’est rien sans ancrage social, et veut être quelque chose ; l’enjeu de la pièce serait peut-être une quête d’identité qui aurait pour fin le droit d’exister. Ce désir de reconnaissance est le fait de l’organisation des hommes en société (qui seule fait naître l’idée de ridicule). La société pervertit : les valeurs qu’elle dicte sont artificielles, contre-nature. Nous sommes ici dans une logique rousseauiste avant l’heure. Ridicule, monsieur Jourdain l’est par rapport aux valeurs que la société dominante - les nobles - imposent. Mais sinon ? La noblesse est décadente et ne peut pas ne pas faire penser, telle qu’elle est représentée par J.L Benoit, aux figures des comédies lubriques de Plaute. La comtesse semble tout droit sortir d’un lupanar ; et la pluie, ainsi que l’orage qui gronde en hors-scène, sont comme la métaphore de la noblesse soumise aux aléas des modifications politiques - et particulièrement pendant le règne de Louis XIV. Elle vient alors trouver refuge "chez" le bourgeois (la pièce se déroule uniquement chez M. Jourdain) ; elle n’est plus rien. Or elle redevient une puissance à travers le filtre de Monsieur Jourdain ; il est le seul à attribuer aux nobles de l’estime, de la valeur, valeur qu’ils ont perdue, étant arrivé en fin de race. Ainsi, le bourgeois moqué est tout puissant : il tient entre ses mains - sans le savoir ? - l’avenir de cette noblesse.

La folie au pouvoir
La folie est ce qui ne suit pas les sentiers battus. Monsieur Jourdain semble "fou" - cette notion est primordiale dans la pièce - car il vit son rêve, il vit pleinement dans l’artifice qui l’entoure ; tout cela lui confère une légitimité. La société est un immense vertige, succession d’artifices et de faux-semblants : comment dès lors s’y retrouver quand on ne connaît pas les règles ? Monsieur Jourdain est fou parce qu’il croit en ce qu’il voit. Il croit son rêve réalisé, il vit dans un univers onirique. Pour les autres, il est ridicule. Mais il apparaît comme une victime ; il a été trompé et n’a aucun repères. Où est la vérité ? Singulièrement, la frontière entre ce caractère de victime et de tyran est étroite : l’absolutisme n’est-il pas une sorte de folie - se croire tout puissant et envoyé de Dieu sur terre - qui serait acceptée ? Monsieur Jourdain se complaisant dans sa folie n’est-il pas en quelque sorte image du souverain absolu ? Dorante qui maintient parcimonieusement le bourgeois dans sa folie est semblable aux nobles qui flattent le roi pour conserver leur pouvoir. La Révolution n’apparaît-elle pas alors comme la révolte de la société contre cette folie imposée, l’absolutisme ? N’est-elle pas une réaction contre des valeurs artificielles ? (C’est la nature qui sert de modèle à la Révolution : égalité des hommes en droit, liberté, droit à disposer d’eux-mêmes...) Le Bourgeois est en cela étonnant qu’il contient en germe l’expression d’une révolte possible contre l’absurdité des valeurs imposées. Et c’est une des qualités du metteur en scène de l’avoir soulignée.

La construction de l’espace
Le spectateur est partie intégrante de la pièce : il est celui qui regarde celui qui est regardé. Lorsqu’il voit Monsieur Jourdain, il voit aussi les intrigues de Dorante, l’hypocrisie des érudits et le caractère sclérosé de leur pensée (à ce titre la scène avec le maître de philosophie au premier acte est admirablement traitée). L’espace est construit selon un triangle de perception : nous participons tous de la comédie. Le spectateur est juge : on le dote d’un très grand pouvoir, celui de condamner ou de sauver monsieur Jourdain. Et pour cela, J.-L. Benoît a trouvé un rapport très juste avec les variations sur la Marche turque, très appréciée des salons bourgeois du XIXe siècle, qu’il laisse entendre tout au long des cinq actes : il pose des analogies plaines de sens pour le spectateur contemporain. Il nous évite du reste le ballet final, véritable galimatias cosmopolite. Nous lui en savons gré.

Tension et mélancolie
Ce désir de reconnaissance sociale représente un danger métaphorisé par le hors-scène. Ainsi, Nicole, pour sortir, veut prendre un parapluie et prend par mégarde une épée qu’elle reposera ensuite. Ce n’est bien sûr pas un hasard ; le danger est dehors, on prend des risques à vouloir changer de place. C’est pourquoi une tension règne tout au long de la pièce ; la menace de la mort n’est jamais loin. Mort par exclusion, par solitude, par sarcasme. Cette société qui impose ses valeurs et qui juge, elle blesse et exclue : elle est un tyran.

Un équilibre fragile
J.-L. Benoit tend ici à interroger les limites génériques de la comédie. Ce genre fait rire, il nous fait pleurer. La comédie se moque, ici elle sanctionne. Quel retournement ! Sur scène, des décors dans le décor. Tout est comédie, illusions. Madame Jourdain s’efforce de briser cela ; elle sera exclue du jeu devenu lutte de pouvoir. "Ma femme, à qui on la donnera", s’exclame Monsieur Jourdain à la fin de la pièce : à personne. Elle est seule, elle est la figure mélancolique - figure du poète -, pendant de la lutte pour le pouvoir. Au sens propre et au sens figuré, les personnages tirent trop sur la corde, cette corde qui pend sur la scène tout au long de la pièce. On tire : les décors s’effondrent ; tout est faux, plus rien n’est sûr : on sombre dans la folie. Quand Madame Jourdain détruit le décor, les rires font place aux larmes, le ridicule à la haine, la comédie à la tragédie. Si dans la comédie, tout le monde est ensemble, la tragédie isole. Ici, la tension fait glisser de l’une à l’autre. On ne rit plus, on ne joue plus ; on meurt.

par Grégoire Jacquiau Chamski
Article mis en ligne le 1er octobre 2005 (réédition)
Publication originale 16 mars 2002
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